Quand une victime doit se justifier d’avoir été victime...
Quand une victime doit se justifier d’avoir été victime...

Il suffit parfois de quelques mots pour ouvrir une porte que l’on n’aurait jamais pensé pousser...
Récemment, je suis tombée sur un court extrait d’une interview de Françoise Dolto. En lisant un commentaire d’une personne évoquant son opinion sur les enfants et l’inceste, j’ai voulu en savoir davantage. J’ai donc fait quelques recherches et retrouvé une interview publiée en 1979 dans la revue Choisir la cause des femmes, dans un dossier consacré aux violences faites aux enfants.
Ce que j’ai découvert m’a profondément choquée.
Au-delà des propos eux-mêmes, c’est une question qui s’est imposée à moi : comment peut-on en venir à attribuer, même partiellement, une responsabilité à un enfant dans une relation incestueuse avec un adulte ?
Un enfant ne naît pas avec toutes les clés pour comprendre le monde. Il apprend. Il découvre les limites, les interdits, ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Et cet apprentissage se construit notamment auprès des adultes qui sont censés le protéger.
Comment demander à un enfant de comprendre ce qui se joue lorsqu’il dépend affectivement de la personne qui lui fait du mal ? Comment lui reprocher de ne pas avoir repoussé, dénoncé ou fui quelqu’un qui représente peut-être pour lui sa principale figure d’attachement, son repère, parfois même son unique univers ?
L’enfant peut aimer cette personne. Il peut chercher son affection. Il peut ne pas se débattre. Il peut se taire, minimiser, sembler accepter une situation qu’il ne comprend pas pleinement. Il peut même chercher à préserver le lien avec celui qui le maltraite.
Mais rien de tout cela ne constitue un consentement. Et rien de tout cela ne transfère à l’enfant la responsabilité des actes de l’adulte.
La responsabilité appartient à celui qui commet les actes, pas à celui qui n’a pas su, pas pu ou pas osé s’y opposer.
Cette réflexion m’a ramenée à quelque chose qui me touche bien au-delà de cette seule question : notre manière de regarder les victimes.
Le procès qui commence après les faits
Combien de fois entend-on ces phrases ?
« Elle aurait dû partir. »
« Pourquoi n’a-t-elle rien dit ? »
« Pourquoi n’a-t-elle pas crié ? »
« Si c’était vrai, elle aurait réagi autrement. »
« Elle a continué à lui parler, alors… »
Comme si la souffrance devait obéir à un mode d’emploi. Comme si toute victime devait réagir d’une manière précise pour être considérée comme crédible.
Nous avons parfois une représentation très codifiée de la victime : elle doit avoir résisté, s’être débattue, avoir crié, avoir fui, avoir parlé immédiatement. Elle doit manifester sa douleur de façon suffisamment visible et conforme à ce que nous imaginons être une réaction normale.
Mais la réalité humaine est autrement complexe.
Face à la violence, certaines personnes luttent. D’autres fuient. D’autres encore se figent, se taisent, cherchent à apaiser l’agresseur ou tentent simplement de traverser la situation comme elles le peuvent.
Certaines parlent immédiatement. D’autres mettent des mois, des années, parfois des décennies à trouver les mots.
Certaines pleurent. D’autres semblent détachées. Certaines continuent d’aimer la personne qui leur a fait du mal, ou cherchent encore à préserver une relation avec elle.
Aucune de ces réactions, prise isolément, ne permet de conclure qu’une personne ment, qu’elle a consenti ou qu’elle n’a pas souffert.
L’absence de réaction attendue n’est pas la preuve de l’absence de violence.
Pourtant, combien de victimes se retrouvent contraintes d’expliquer non seulement ce qu’elles ont subi, mais aussi pourquoi elles n’ont pas réagi comme nous l’aurions voulu ?
Elles doivent raconter les faits, puis justifier leur silence. Expliquer leur immobilité. Défendre leurs contradictions, leurs hésitations, leurs souvenirs parfois fragmentaires. Répondre à des questions qui, sous couvert de chercher la vérité, finissent parfois par faire peser sur elles le soupçon.
Comme si elles devaient démontrer qu’elles ont été de bonnes victimes.
Les victimes n'ont pas toutes le même visage
Je pense à ces enfants, à ces personnes âgées, à ces animaux qui dépendent d’autrui pour leur sécurité, leur bien-être ou leur survie.
Un enfant victime de violences peut continuer à rechercher l’affection de son parent.
Un chien maltraité peut retourner vers la personne qui lui fait du mal. Son comportement ne signifie pas nécessairement qu’il ne souffre pas ou qu’il accepte les mauvais traitements. Le lien, la dépendance et les repères connus peuvent peser lourd dans ses comportements.
Bien sûr, les mécanismes humains et animaux ne sont pas identiques. Mais cette comparaison nous rappelle une chose essentielle : le comportement d’un être vulnérable ne peut pas être interprété sans tenir compte de sa dépendance et de sa situation.
Un être vulnérable n’a pas toujours les moyens de se défendre. Il ne dispose pas forcément des ressources, des repères ou de la liberté nécessaires pour s’extraire de ce qu’il subit.
Et même lorsqu’il pourrait, en apparence, partir ou résister, nous ignorons souvent ce qui l’en empêche.
Alors pourquoi jugeons-nous si facilement ses réactions ?
Pourquoi exigeons-nous parfois d’une victime qu’elle démontre sa souffrance selon nos propres critères, plutôt que de commencer par écouter ce qu’elle a à nous dire ?
Protéger, avant de juger
Le mot qui me vient est simple : protéger.
Protéger les enfants, qui n’ont pas à porter la responsabilité des actes des adultes.
Protéger les personnes âgées, dont la vulnérabilité ne doit jamais devenir une occasion d’abus.
Protéger les animaux, qui dépendent de nous et ne peuvent pas toujours exprimer leur souffrance de la manière que nous attendons.
Et protéger aussi la dignité des victimes lorsqu’elles trouvent le courage de parler.
Cela ne signifie pas qu’il faudrait renoncer à rechercher la vérité, à vérifier les faits ou à mener des investigations rigoureuses. La justice a précisément besoin d’examiner les situations avec sérieux.
Mais il existe une différence fondamentale entre chercher à comprendre les faits et condamner spontanément une personne à partir de sa réaction.
On peut examiner une situation sans humilier. On peut poser des questions sans accuser. On peut ne pas savoir ce qui s’est passé sans transformer ses doutes en verdict.
L’écoute n’est pas une condamnation de l’autre partie. La prudence n’exige pas la cruauté. Et la recherche de la vérité ne devrait jamais servir de prétexte à la culpabilisation.
Une double peine
Ce qui me révolte, c’est cette seconde épreuve imposée à tant de victimes.
La première est celle de la violence subie.
La seconde commence parfois lorsqu’elles osent en parler : il leur faut affronter les regards, les soupçons, les commentaires, les jugements. Elles doivent se justifier d’avoir eu peur, de s’être tues, d’être restées, d’avoir aimé, d’avoir douté ou de ne pas avoir réagi comme les autres l’auraient fait à leur place.
Elles ont déjà traversé quelque chose de difficile. Et lorsqu’elles trouvent enfin le courage de mettre des mots dessus, elles découvrent parfois qu’elles doivent encore se défendre.
Comme si elles se retrouvaient à leur tour sur le banc des accusés.
Comme si, au lieu de s’interroger sur les actes dénoncés, on commençait par examiner leur comportement à elles.
Je ne prétends pas que toute situation puisse être comprise sans questions, ni que toute parole dispense d’un examen des faits. Je dis simplement que personne ne devrait être condamné par avance à cause de sa manière de réagir à la violence.
Nous ne sommes pas à la place de cette personne. Nous ne connaissons pas nécessairement sa peur, ses dépendances, son histoire, ses possibilités réelles ou les conséquences qu’elle redoutait.
Nous ne savons pas comment nous aurions réagi dans les mêmes circonstances.
Et même si nous le pensions, cela ne nous donnerait pas le droit d’imposer notre propre scénario à quelqu’un qui a vécu autre chose.
Et si nous commencions par l'empathie ?
Je crois que notre société manque parfois cruellement d’empathie. Non pas de cette empathie qui consiste à prétendre tout savoir ou à décider à la place des autres, mais de celle qui nous permet de suspendre notre jugement assez longtemps pour écouter.
Avant de demander à une victime pourquoi elle n’a pas fui, demandons-nous si elle en avait réellement la possibilité.
Avant de lui reprocher son silence, demandons-nous ce qui a pu le rendre nécessaire à ses yeux.
Avant de soupçonner son absence de réaction, rappelons-nous que nous ne connaissons pas toutes les façons dont un être humain peut tenter de survivre à une situation insupportable.
Et avant de parler, demandons-nous si nos mots vont aider à comprendre ou simplement ajouter de la souffrance à la souffrance.
Nous ne pouvons pas promettre à chaque personne qui témoigne que tout le monde la croira sans examen. Mais nous pouvons au moins lui épargner le jugement facile, les certitudes hâtives et la culpabilité qu’on voudrait lui faire porter.
Nous pouvons refuser cette idée terrible selon laquelle une victime devrait prouver qu’elle a résisté suffisamment, parlé assez tôt ou souffert de la bonne manière pour mériter notre considération.
Parce qu’un enfant n’a pas à se défendre d’avoir été un enfant.
Parce qu’un être vulnérable n’a pas à démontrer qu’il a tout fait pour éviter ce qu’il subissait.
Parce qu’une victime n’a pas à devenir l’accusée de sa propre histoire.
Protéger, c’est aussi ne pas ajouter de violence à la violence.
Et peut-être que le véritable courage collectif consiste à apprendre à écouter sans condamner trop vite, à chercher la vérité sans perdre notre humanité, et à nous souvenir que derrière chaque récit, il y a une personne — pas un comportement à juger, pas un dossier à commenter, mais un être humain qui essaie de mettre des mots sur ce qu’il a vécu.
C’est cela, pour moi, l’empathie.
Et c’est cela, aussi, notre responsabilité...










